Une heure, une œuvre : à la découverte du « Roi d’Or »
Récemment acquis par le Musée, le dessin d’un « Roi d’Or » issu du jeu de cartes ganjifa moghol, constitue le plus ancien témoignage connu de cartes à jouer dans le sous-continent indien. Il appartenait autrefois à un muraqqa, un album réunissant miniatures et calligraphies prisées des collectionneurs dans le monde islamique. L’œuvre est attribuée à un peintre de l’École d’Ahmadnagar, dans le royaume musulman du Deccan nord-occidental (1490-1636), en Inde, et datée de la fin du XVIᵉsiècle.
Dès 2010, le spécialiste Jeff Hopewell a reconnu dans cette image une carte à jouer. L’un des indices les plus décisifs est l’arc brisé ornant sa partie supérieure : un motif quasi exclusif aux cartes ganjifa, absent de la peinture de miniatures classique. Le goût marqué des maîtres d’Ahmadnagar pour ce jeu était partagé par de nombreuses cours indiennes, mais c’est dans ce sultanat que furent rédigées les plus anciennes règles connues, à la fin du XVIᵉ ou au début du XVIIᵉsiècle.
Un jeu ganjifa comprenait huit séries de douze cartes - deux fois plus que les jeux cousins européens - composées d’un roi, d’un ministre et de dix cartes numérales. Ces séries évoquaient les différents services de la cour : Trésor, ateliers monétaires d’or et d’argent(également associés au soleil et à la lune), armurerie, harem, serviteurs, administration et entrepôts de marchandises.
Le « Roi d’Or» se distingue par son trône et par le disque rayonnant au-dessus de sa main gauche. Certains y voient Alexandre le Grand consultant l’avenir dans un miroir magique, motif fréquent dans les versions persanes du Roman d’Alexandre, notamment dans le Châhnâmeh de Ferdowsi, où le miroir est décrit comme brillant comme l’astre solaire. Au pied du roi, plusieurs personnages semblent jouer non pas aux dés, mais il pourrait s’agir de cauris ou de noix de vibhitaka, coquillages et fruits utilisés dès les périodes les plus anciennes comme instruments de tirage aussi bien de la noblesse que des classes populaires.
Ce dessin offre ainsi un témoignage exceptionnel sur les pratiques ludiques des cours indiennes, sur les récits qui y circulaient et sur la richesse des échanges culturels entre mondes indien, persan et européen.
Renseignements : 01 41 23 83 60