Qui décide de ce que vous voyez sur vos écrans ?
Spécialiste des enjeux numériques et de cybersécurité, chroniqueur pour France Info et Les Échos, Nicolas Arpagian était l’invité de cette rencontre animée par Isabelle Bourdet, directrice du Press Club de France. Installé à Issy-les-Moulineaux, le Press Club réunit journalistes, communicants, entreprises et institutions autour des enjeux de l’information.
Pendant longtemps, nous choisissions notre journal, notre radio ou notre chaîne de télévision. Les rédactions hiérarchisaient ensuite l’actualité. Avec les réseaux sociaux, une partie de cette sélection est désormais confiée à des algorithmes, c’est-à-dire à des programmes qui décident quels contenus mettre en avant.
TikTok en donne une illustration très concrète. Il n’est même plus nécessaire de choisir les comptes que l’on souhaite suivre. La plateforme observe ce que nous regardons, pendant combien de temps, ce que nous aimons, commentons ou partageons, puis adapte en permanence les vidéos proposées.
Le pouvoir de ces systèmes tient autant à ce qu’ils montrent qu’à ce qu’ils rendent invisible. Une information absente de notre fil peut ainsi disparaître de notre champ de vision.
Cette personnalisation fragmente aussi notre rapport à l’actualité. Plusieurs personnes assises dans la même pièce peuvent passer une heure sur leur téléphone sans avoir vu les mêmes informations.
Les formats courts renforcent ce phénomène. Une vidéo de quelques secondes peut provoquer une réaction immédiate. Mais que s’est-il passé avant ? Où a-t-elle été tournée ? À quelle date ? Un autre angle montrerait-il autre chose ? Vérifier le contexte devient indispensable avant de partager.
Même évolution avec les moteurs de recherche, qui deviennent peu à peu des « moteurs de réponse ». L’intelligence artificielle fournit directement une synthèse, sans toujours conduire l’internaute vers le média ou le site qui a produit l’information.
Dans ce nouvel environnement, le rôle du journalisme reste essentiel : vérifier les faits, confronter les sources, apporter du contexte et assumer la responsabilité de ce qui est publié.
Alors, ces programmes décident-ils de ce que nous pensons ? Pas directement. Mais en choisissant une partie de ce que nous voyons — et de ce que nous ne voyons pas — ils influencent notre perception du monde.
D’où une question simple : qui parle, à partir de quelle source, et avec quelle intention ? Plus les plateformes sélectionnent pour nous, plus diversifier ses sources devient nécessaire pour conserver son libre arbitre.
À l’heure où une part croissante de ce que nous voyons est triée, recommandée ou résumée par des systèmes automatisés, l’esprit critique n’est plus une option : il est devenu une condition de notre liberté de jugement.