Astrid Guyart : « On ne peut pas avancer si la moitié de l’humanité n’est pas représentée »
À travers son parcours et ses combats, elle rappelle un constat central : l’égalité ne progresse pas sans représentation, dans le sport de haut niveau comme dans les filières scientifiques, industrielles et les lieux de décision.
Point d’Appui : On vous connait pour vos performances en escrime et vos titres de vice-championne olympique en 2021, vice-championne du monde et d’Europe et championne de France, mais on connaît moins votre métier. Que faites-vous dans la vie ?
Astrid Guyart : Je suis ingénieure chez ArianeGroup, responsable de l’amélioration continue et de la transformation. Si je simplifie, avec mon équipe, nous sommes chargés d’accélérer et de simplifier les process de conception et de production de la fusée Ariane 6 afin de tenir la cadence de 8 fusées par an. J’ai été diplômée de l’EPF (école d’ingénieurs) en 2006 et je suis certifiée Black Belt en Lean Six Sigma et excellence opérationnelle. Parallèlement, j’ai été Secrétaire Générale du Comité national olympique du sport français (CNOSF) et j’en suis désormais vice-présidente en charge des Equipes de France et des athlètes. J’ai à cœur de remettre de l’humain dans un milieu sportif exigeant, de remettre les athlètes au centre des décisions. C’était une évidence de m’engager après ma carrière sportive et de contribuer autrement à faire grandir le sport.
P.d’A : En quoi le sport de haut niveau a pu vous servir dans votre carrière professionnelle ?
A. G. : En tout : la gestion du stress, les capacités de concentration, la définition d’objectifs, l’intuition situationnelle ou encore la connaissance de soi que l’on aborde peu en entreprise. Quant à la détermination, c’est inné chez moi, je ne sais pas renoncer (rires) ! Certes mener deux carrières de front a parfois été épuisant, mais j’avais besoin d’un équilibre, de deux jambes comme j’aime dire, à la fois d’une stimulation sportive et d’une autre, plus cognitive, en suivant des études. Après ce sont des histoires de rencontres, de confiance, d’agilité, avec l’école d’abord, puis avec ArianeGroup, qui m’ont permis de mener ce double projet. Mais ce n’est pas un dû, tout ça se construit, j’ai obtenu un diplôme avec les compétences requises, livré des résultats, embrassé une culture d’entreprise etc.
P.d’A : Vous êtes une femme, ingénieure, dirigeante, autrice et qui plus est ancienne sportive de haut niveau. Votre CV suscite l’admiration et, souvent, on qualifie votre parcours comme « atypique ». Je sais que vous n’appréciez pas la formule…
A. G. : Pour moi, ce n’est pas un parcours atypique mais un parcours naturel. Le terme ne me dérange pas, mais je me languis du moment où il n’y aura plus besoin de « rôle-modèle ». Les femmes devraient pouvoir être plurielles, engagées, sans avoir besoin de s’exprimer ou de se justifier sur le sujet. Des femmes compétentes, il y en a si on les cherche, mais la légitimité est le premier enjeu à travailler, dès le plus jeune âge, dès l’école. Ce sont des biais inconscients parfois. Il faut accompagner les jeunes filles, leur dire de ne pas avoir peur de rater, ne pas interroger que les garçons dans certaines matières scientifiques, arrêter de considérer que certaines filières ne sont pas pour elles. Il y a seulement 20% de femmes dans l’industrie et 30% d’ingénieures. Ce sont à peu près les mêmes ratios dans le sport pour les postes de direction technique, de dirigeantes ou de présidentes de fédérations sportives où l’on peine à atteindre les 20%.
P.d’A : L’école n’est pas seule responsable…
A. G. : Non bien sûr ! Il y a aussi la représentativité féminine dans la société. Seulement 5% de noms de femmes dans l’espace public, 4% des prix Nobel décernés… On ne peut pas avancer correctement si la moitié de l’humanité n’est pas représentée ! Le cerveau a besoin de représentation pour se projeter. Les quotas, les lois paritaires sont de bonnes choses car les femmes compétentes ne manquent pas, mais il faut prendre le temps de les identifier et repenser l’organisation familiale. Il n’y a pas de raison qu’un homme ait plus de temps qu’une femme pour s’engager. Si la démarche n’est pas sincère, le risque est que ces sièges soient pourvus pour répondre à l’exigence de parité mais sans être réellement incarnés et tout le monde sera perdant.
P.d’A : Vous faites aussi passer vos messages dans une collection de livres jeunesse (Le Cherche Midi) qui s’appelle « Les incroyables rencontres de Jo » où un garçon de 10 ans rencontre des futurs champions et championnes.
A. G. : Cette collection jeunesse me tient vraiment à cœur. Elle ne parle pas de médailles, de performance mais elle raconte ce que je retiens du sport de haut niveau : des valeurs, des rencontres avec de grands champions qui sont aussi de beaux humains et surtout un prétexte puissant pour s’émanciper et partir à la rencontre de ses capacités (parfois cachées). Jo, c’est un petit garçon comme tout le monde que le sport révèle.