Mis à jour le 9 juin 2026

Antoine Compagnon, parrain du Festival du Livre : « la littérature nous prépare à la vie »

Professeur émérite au Collège de France, professeur à l’université Columbia à New York, membre de l’Académie française, Antoine Compagnon enseigne depuis plus de 50 ans. Auteur de nombreux ouvrages dans les domaines de la critique littéraire, de l’histoire littéraire et de la littérature, il vient à Issy présenter ses deux derniers ouvrages, "1966, année mirifique" et "Un hiver avec Matisse".

Point d’Appui : vous dites que vous avez fait de 1966 un vrai personnage : comment avez-vous fait pour la dépeindre ? 

Antoine Compagnon : Chaque année a sa personnalité. On pourrait écrire un roman sur n’importe quelle journée de l’humanité. Ce qui m’intéressait, c’était de découvrir le caractère, le tempérament de 1966. Je n’ai pas cherché l’exhaustivité : ce qui fait l’intérêt d’une année, ce sont les éléments saillants, ceux qui marquent le long terme. Baudelaire disait que le peintre de la vie moderne était celui qui repérait dans l’actualité ce qui était digne de l’éternité. J’ai voulu poser la même question pour 1966 : qu’est-ce qui, dans l’éphémère, allait durer, se transmettre d’une génération à l’autre ? 

Pd’A : En quoi 1966 est-elle une année charnière pour la société française ?  

AC : C’est l’acmé des Trente Glorieuses. Les Français découvrent qu’ils sont plus prospères qu’ils ne l’imaginaient : ils prennent des vacances, vont au cinéma, achètent des livres, fréquentent le Club Med. C’est l’avènement de la société des loisirs. Socialement, l’année est calme, notamment à cause des élections de décembre. 1967 sera plus agité et annoncera 1968. Deux courbes sont très révélatrices : le baby-boom ralentit et la productivité baisse. Les Français travaillent moins et prennent plus de vacances. La valeur travail commence à perdre de son importance. 

Pd’A : Quels livres et quels courants intellectuels de 1966 continuent de nous influencer ? 

AC : Encore aujourd’hui, on lit Les Choses de Georges Perec, Les Antimémoires qu’André Malraux a rédigé cette année-là, ou Blanche ou l’oubli, le grand roman d’Aragon lui aussi écrit cette année-là. 1966 est encore l’année de l’explosion des sciences humaines : Les Mots et les Choses de Michel Foucault, Lire le Capital d’Althusser. C’est le moment où le structuralisme s’impose avec Roland Barthes, Lacan, Lévi-Strauss, Derrida. Tous ces auteurs marquent profondément l’époque. Il y a bien sûr Marguerite Duras, probablement l’une des figures majeures de cette année, qui marque son apothéose : très présente au théâtre parisien, elle est omniprésente à la télévision.  

Pd’A : Quel rôle la littérature joue-t-elle encore aujourd’hui ? 

AC : Le même rôle qu’elle joue depuis toujours : elle nous prépare à la vie. Elle nous instruit, nous donne de l’expérience, nous accoutume aux situations que nous rencontrerons dans la vie. Celui qui a lu est mieux équipé pour affronter les difficultés — mais aussi pour accueillir le bonheur. Depuis Montaigne, nous sommes devenus de plus en plus des enfants du livre. Au XIXᵉ siècle, le livre se démocratise ; au XXᵉ, le livre de poche s’impose. Les parents lisent des histoires aux enfants avant qu’ils s’endorment : c’est en famille que naît l’amour des livres. Nous sommes une civilisation de la lecture. Reste à savoir si l’IA et le monde numérique constitueront une rupture comparable à celle de l’imprimerie. 

Pd’A : Pensez-vous que le numérique menace la lecture ? 

AC : Le monde numérique, dans lequel nous sommes entrés au milieu des années 80, nous facilite la vie, mais il rend la lecture vulnérable. On apprend vraiment à lire jusqu’à 18 ou 20 ans, quand on atteint sa vitesse de croisière. Or, les jeunes de 20 ans lisent aujourd’hui moins vite que la génération précédente : ils ne sont plus habitués aux longues phrases. Lire devient plus difficile, donc moins plaisant. Le livre imprimé reste plus formateur que le livre numérique, et bien davantage que le livre audio. Le livre audio sollicite moins les capacités cognitives : on l’écoute en faisant autre chose. Le livre papier, lui, s’inscrit dans une mémoire spatiale, un espace où l’on se repère mieux. Les neurosciences le confirment. 

Pd’A : Comment redonner le goût de la lecture aux enfants ? 

AC : La lecture demande solitude, attention, effort — tout le contraire des images, qui offrent vitesse, immédiateté, distraction. Pour redonner le goût de lire, il faut d’abord comprendre que l’école ne peut pas tout. Les enfants y passent finalement peu de temps, à l’échelle de leur vie. Le goût de la lecture naît d’abord dans la famille : ce sont les parents qui transmettent l’habitude des livres, qui lisent aux enfants avant qu’ils s’endorment, qui créent ce climat où la lecture devient naturelle. Ensuite, il faut accompagner cette découverte dans les lieux qui entourent l’école : les bibliothèques, les médiathèques, les espaces où les enfants peuvent choisir des livres, les manipuler, s’y perdre un peu. C’est là que peut se produire le basculement vers la lecture solitaire, exigeante mais formatrice, qui donne une expérience du monde que les images ne procurent pas. 

Grand Entretien avec Antoine Compagnon le samedi 13 juin à 15h, salle multimédia de l’hôtel de ville, entrée libre