Mis à jour le 17 juin 2026

Alexandre Zapolsky à #VivaIssy : « Il n’est plus temps de débattre, il est temps d’agir »

La souveraineté numérique n’est plus une formule de colloque. Elle devient une question opérationnelle pour les entreprises, les administrations et les collectivités. Le 15 juin, dans le cadre du Festival #VivaIssy, Alexandre Zapolsky, fondateur et président de LINAGORA, a défendu une ligne claire : l’Europe dispose déjà d’alternatives open source aux grandes plateformes propriétaires.

Son intervention, intitulée « Open source et souveraineté numérique : il est temps d’agir », s’inscrivait dans un contexte particulier. Quelques jours plus tôt, les États-Unis avaient imposé à Anthropic des restrictions d’accès à ses modèles d’intelligence artificielle les plus avancés, Claude Fable 5 et Mythos 5, pour les utilisateurs étrangers. L’épisode a donné une portée très concrète à une question longtemps théorique : que se passe-t-il lorsqu’un pays, une entreprise ou une administration dépend d’une technologie critique contrôlée depuis l’étranger ?

Pour Alexandre Zapolsky, cette situation illustre le risque du « kill switch » numérique. Autrement dit, la possibilité pour un État ou un fournisseur de couper l’accès à une technologie devenue indispensable. L’enjeu ne se limite plus à la confidentialité des données ou à la localisation des serveurs. Il touche à la capacité d’agir.

« Il n’y a aucune fatalité », a-t-il martelé. Chacun, selon lui, dispose d’un « super-pouvoir » : celui de choisir les outils numériques qu’il utilise.

Le fondateur de LINAGORA porte ce combat depuis vingt-six ans. Son entreprise, installée à Issy-les-Moulineaux, développe des solutions open source pour les organisations publiques et privées. Sa suite collaborative Twake vise précisément à proposer une alternative européenne aux grandes plateformes de travail numériques. Messagerie, documents, drive, chat, outils collaboratifs : l’objectif est de couvrir les usages du quotidien avec des logiciels ouverts, interopérables et maîtrisables.

L’un des points forts de l’intervention a été de sortir la souveraineté numérique du registre incantatoire. Alexandre Zapolsky a avancé un chiffre : 55 milliards d’euros. Selon lui, c’est l’ordre de grandeur du « déficit numérique » français, c’est-à-dire la valeur qui part chaque année vers les grands fournisseurs étrangers de logiciels, de cloud et de services numériques. Le parallèle avec le déficit énergétique des années 1970 est assumé. Face au choc pétrolier, la France avait bâti une stratégie industrielle. Face à la dépendance numérique, il appelle à une réponse comparable.

Cette réponse passe d’abord par la mesure. LINAGORA défend la création d’un indice de résilience numérique, développé avec la Caisse des Dépôts, afin de permettre aux organisations d’évaluer leur dépendance aux technologies non européennes. L’idée est simple : lorsqu’un risque entre dans la direction des risques d’une grande organisation, il devient un sujet stratégique. Il est alors traité, budgété et suivi.

Cette approche peut concerner directement les collectivités locales. Une ville qui utilise une messagerie, un cloud, une suite bureautique, des outils d’IA ou des logiciels métiers dépend de choix techniques qui engagent sa continuité de service, la sécurité de ses données et sa capacité à maîtriser ses usages. La souveraineté numérique ne se décide donc pas seulement au niveau de l’État. Elle se joue aussi dans les appels d’offres, les cahiers des charges et les stratégies d’achat public.

Autre proposition concrète : créer des coalitions de donneurs d’ordres. Alexandre Zapolsky défend l’idée qu’une offre souveraine ne peut pas émerger si chaque acteur agit seul. Des collectivités, des administrations, des entreprises publiques ou des grands comptes privés peuvent mutualiser leurs besoins pour créer un marché suffisant. C’est le rôle qu’il assigne notamment aux démarches de type Eurocommons ou aux « usines à communs numériques ».

L’objectif est de passer d’une logique de dépendance individuelle à une logique de commande collective. Si plusieurs organisations expriment le même besoin et financent ensemble une solution open source, elles réduisent leurs coûts, évitent les doublons et gardent la maîtrise du résultat.

Dans le même esprit, Alexandre Zapolsky a présenté l’initiative « Open Buro ». Son ambition : définir un standard ouvert pour les outils du bureau numérique. L’email est interopérable par nature : un utilisateur peut écrire depuis un service à un correspondant qui en utilise un autre. Pourquoi le chat, le drive, la visio ou les documents collaboratifs ne le seraient-ils pas ? Pour lui, l’interopérabilité doit devenir la règle, comme le Wi-Fi l’est devenu pour les réseaux sans fil.

Changer d’outil devient difficile, coûteux et risqué. Un standard ouvert permettrait de réduire cette dépendance, tout en donnant aux éditeurs européens une chance réelle de concurrencer les grands acteurs mondiaux.

L’intervention a aussi insisté sur un point parfois oublié dans le monde du logiciel libre : l’expérience utilisateur. Alexandre Zapolsky l’a reconnu sans détour : pendant trop longtemps, certaines solutions open source ont été puissantes mais peu désirables. Pour convaincre au-delà des militants du logiciel libre, il faut proposer des outils agréables, simples et efficaces. La souveraineté numérique ne progressera pas si elle impose une régression d’usage.

C’est tout l’enjeu de Twake. LINAGORA veut démontrer qu’une suite collaborative open source peut répondre aux attentes modernes : fluidité, ergonomie, intégration de l’IA, sécurité et maîtrise des données. La bataille ne se joue donc pas seulement sur les principes. Elle se joue aussi sur la qualité du produit.

La question économique a également été abordée. L’open source n’est pas synonyme de gratuité généralisée. Il repose sur d’autres modèles : services d’expertise, accompagnement des grands comptes, support, intégration, hébergement souverain ou abonnement SaaS. Ce modèle permet de mutualiser le code tout en créant de la valeur localement. Il peut aussi favoriser la transparence, puisque les briques logicielles restent auditables et améliorables.

Le message d’Alexandre Zapolsky n’était pas défensif. Il ne s’agit pas seulement de se protéger des géants américains ou chinois. Il s’agit de créer un marché européen pour des solutions européennes. Les restrictions américaines sur certains modèles d’IA peuvent être vues comme une alerte. Elles peuvent aussi ouvrir une opportunité : si les entreprises européennes n’ont plus toujours accès aux technologies les plus avancées venues des États-Unis, elles auront besoin d’alternatives crédibles.

Mais cette crédibilité ne se décrète pas. Elle suppose des investissements, des choix d’achat courageux, des standards ouverts et une coopération entre acteurs publics et privés. Elle suppose aussi de traiter le numérique comme une infrastructure stratégique, au même titre que l’énergie, les transports ou les télécommunications.

À Issy-les-Moulineaux, où LINAGORA a installé sa Villa Good Tech sur l’île Saint-Germain, cette intervention trouvait un écho particulier. Le territoire accueille depuis plusieurs années des entreprises engagées dans l’innovation numérique, l’open source, l’intelligence artificielle et les services aux organisations. Le débat sur la souveraineté numérique n’y est pas abstrait. Il concerne les outils utilisés par les collectivités, les entreprises, les associations et les habitants.

La conclusion d’Alexandre Zapolsky tenait en une formule : « Il n’est plus temps de débattre, il est temps d’agir. » Agir, dans ce domaine, ne signifie pas rompre brutalement avec tous les outils existants. Cela signifie commencer à mesurer les dépendances, tester des alternatives, introduire des exigences d’interopérabilité, former les équipes et inscrire la souveraineté numérique dans les décisions d’achat.

La souveraineté numérique ne se construira pas en un jour. Mais elle ne commencera pas non plus sans décisions concrètes. L’Europe n’est pas condamnée à dépendre. Elle doit maintenant choisir ce qu’elle veut utiliser, financer et maîtriser.

Le site web de LINAGORA